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Moby Dick d'Herman Melville (1819-1891) est l'un des grands romans de la littérature américaine. Publié en 1851, il raconte l'histoire d'un capitaine de baleinier nommé Achab qui veut désespérément la mort d'une mystérieuse baleine blanche surnommée "Moby Dick" qui lui a emporté une jambe lors d'une expédition. Aveuglé par sa folie vengeresse et résistant aux arguments de son raisonnable second Starbuck, ce personnage prométhéen fait périr tout son équipage avec lui sans réussir à tuer Moby Dick. Le récit est raconté par un matelot nommé Ismaël, le seul survivant du voyage de pêche.

Moby Dick dans la série Aux Frontières du RéelModifier

Dès la première saison de la série Aux Frontières du Réel, on apprend que Dana Scully et son père se surnomment Starbuck et Achab respectivement, d'après les personnages emblématiques de Moby Dick (voir Le Message). La référence est réellement assumée et exploitée dans l'épisode Les Dents du lac durant la scène où Fox Mulder et sa partenaire sont partis à la chasse au monstre marin (déjà, on voit se dessiner le cadre de l'histoire qui va nous inciter à faire un parallèle entre l'enthousiasme de Mulder partant à la poursuite de son monstre à l'instar d'Achab poursuivant Moby Dick). L'animal fait couler leur bateau et les deux agents se retrouvent naufragés à philosopher sur une pierre entourée d'eau qui se trouve en fait à quelques mètres du rivage. Scully évoque la mort tragique de son chien Queequeg ainsi baptisé en l'honneur du harponneur de Moby Dick et dévoré par le monstre tout comme le personnage du roman. Mulder lui demande d'où vient ce nom. "C'était le nom du harponneur dans Moby Dick. Mon père me lisait ce livre lorsque j'étais enfant; je l'appelais Achab et il m'appelait Starbuck. Alors j'ai appelé mon chien Queequeg," répond Scully.

Il y a certainement des éléments logiques dans ces surnoms entre père et fille.

William Scully Père Vision Coma
Achab est l'aîné. Il a tout appris à Starbuck qui lui voue une fidélité et un amour quasi filial. Il est capitaine de marine puisque capitaine de baleinier. Son expérience, son charisme, sa passion en fait un vrai meneur d'hommes immensément respecté, presque craint. Au début, il peut véritablement passer pour le héros (qu'il est au sens littéraire du terme): celui qui va affronter Moby Dick comme on affronte le mal ultime (les hommes ont même peur de dire le nom de la bête). Voilà une belle image d'un père idéalisé, l'autorité suprême, héros mythique pour une petite fille que l'on peut d'ailleurs mettre en relation avec son aveu à Edward Jerse dans l'épisode Plus Jamais: "Je me retrouve toujours dans ce cercle vicieux. J'y replonge lorsqu'une figure autoritaire apparaît dans ma vie. Une partie de moi l'aime, en a besoin et désire son approbation. Mais à un certain point, tu sais [...] Mon père était capitaine dans la marine. J'adorais et j'adore toujours la mer où il voguait. Et quand j'avais environ treize ans, j'ai passé par cette phase où je me glissais hors de la maison pour fumer les cigarettes de ma mère. Et je le faisais parce que je savais que si mon père le découvrait, il me tuerait. Et tout au long de la route, je rencontre d'autres pères."

Pour cette petite fille, nul doute que d’être baptisée "Starbuck," le second reconnu, apprécié du capitaine (et de l'équipage) est la plus évidente forme de cette reconnaissance que Scully admet rechercher dans les figures autoritaires de sa vie. Et puis, il y a ce clin d'œil au rôle de Scully dans la série cette fois: parce que Scully est sans aucun doute "la voix de la raison" comme le dit Achab à Starbuck avec un brin de raillerie lorsque le capitaine se rend compte que son second veut le pousser à abandonner sa quête de Moby Dick pour se reconsacrer à la chasse aux baleines, toutes les baleines.
Mais l'histoire que lui racontait son père avant de s’endormir, la jeune Dana l'a eue en entier. Or que devient Achab au fur et à mesure que le voyage se prolonge? Un homme fou qui emporte tout son équipage dans la folie, un blasphémateur qui se prend pour Dieu: "Achab est-il Achab?" Il prétend contrôler son destin (à cette époque, c’est hérétique) et n'a foi qu'en lui-même. Il ne se confie ni dans les instruments de navigation, ni dans la compétence de ses seconds pour faire face à la tempête. Il est sûr de dompter les forces de la nature, convaincu d'écrire lui-même son destin dont il refuse vigoureusement qu'on le lui impose (même si au final, il finira très exactement comme ce qu'on lui avait prédit).

Il est surprenant, dans une famille aussi croyante que la famille Scully, de voir le père associé à un homme qui rejette ainsi Dieu. Un homme qui va finir dans la déchéance ultime, rongé par l'obsession et la prétention, rejetant toute foi autre que la sienne propre. Un homme qui se sera distingué par sa brutalité, sa ruse appliquée à des fins égoïstes. Un homme qui aura méprisé, asservi, manipulé tout son équipage. Ceci dit, il faut reconnaître qu'il y a une forme de grandeur – absurde, mais grandeur quand même - dans cette fin: la grandeur de celui qui ose se dresser contre le destin, fier comme un homme moderne (l'homme moderne ose se défier de la religion), peut-être fier comme un marin. Pendant tout le voyage, Achab et Starbuck, s'ils s’aiment manifestement, s'opposent aussi jusqu'au moment clé où Starbuck refuse un ordre et se dresse seul contre son capitaine fou. Un des pires crimes au passage que puisse faire un marin, a fortiori un lieutenant, à l'égard de son capitaine.

Transposons à Scully et son père. Peut-être qu'en choisissant cette lecture à partager avec sa fille, le père a d'une certaine manière écrit l'histoire de leur relation à tous les deux. Peut-être qu'à l'insu de son plein gré, le père Scully était un génie de la psychanalyse et qu'il faisait déjà passer un message à sa fille énamourée: "Quitte ton père petite, fais ta route ou tu finiras emportée par mes obsessions." En ce cas, on peut dire que Scully a suivi à la lettre ces conseils de gestion d'Oedipe en s'opposant à la figure paternelle et en entrant au FBI contre son avis (voir Le Message).

Il semblerait, et Scully le réalise elle-même, qu'elle se soit trouvé un autre Achab en la personne de Mulder: "Tu es si semblable à Achab," lui dit-elle. "Ta vengeance personnelle contre la vie te dévore, que ce soit envers ses cruautés inhérentes ou ses mystères, et tout prend une signfication tordue pour s'ajuster à ta cosmologie mégalomaniaque. [...] Quelle différence y a-t-il réellement entre la vérité et la baleine blanche? Les deux obsessions sont impossibles à capturer et tenter d'y parvenir te tuera, toi et tous les autres qui t'accompagnent d'ailleurs. Tu sais, Mulder, tu es Achab."

"Et je suis Starbuck," pourrait-elle ajouter.

Mulder Scully Naufrage Les Dents du Lac
Donc chercher la baleine ou la vérité sont une seule et même chose. Se venger d'une jambe arrachée par le monstre ou d'une sœur arrachée par les membres de la conspiration sont une seule et même chose. Et le destin que Scully dessine à Mulder (et pour elle-même incidemment puisqu'il ne fait aucun doute qu'elle est tout autant si ce n'est plus le Starbuck de Mulder que celui de son père), ce destin est terrible. "De toute façon, tu mourras enchaîné à ton obsession en entraînant ceux qui sont assez fous pour te suivre avec toi." On constate que Scully a parcouru tout un chemin entre la troisième et la neuvième saison. A-t-elle sombré à son tour dans la folie de la quête?

Mulder répond: "Tu sais, c'est intéressant, parce que j'ai toujours voulu avoir une jambe de bois. C'est un rêve d'enfance que je n'ai jamais oublié. Et ce n'est pas de la désinvolture, j'y ai beaucoup songé. Je veux dire que si on a une jambe de bois ou un crochet à la place de la main, peut-être que s'accrocher à la vie devient suffisant. [...] Survivre devient héroïque. Mais sans ces choses, il faut faire quelque chose de sa vie, accomplir quelque chose, obtenir une promotion, porter une cravate. Je suis en fait l'antithèse d'Achab, parce que si j'avais une jambe de bois, je serais possiblement plus heureux et satisfait, et je ne sentirais nullement le besoin de pourchasser ces créatures de l'inconnu." (voir Les Dents du lac)

Quoi qu'il en dise, Mulder a sa jambe arrachée (sa sœur). Et si sa théorie s'appuie sur le fait que ce serait vis-à-vis du regard des autres qu'une jambe de bois lui permettrait de se positionner comme quelqu'un qui donne du sens à sa vie puisqu'il dépasse déjà toutes les difficultés, ça reste difficile à croire. Mulder n'est pas obsédé par le regard d'autrui. Il semble qu'à part le regard de Scully, il se fiche bien de savoir ce que les autres pensent de lui. Donc définitivement, Mulder est Achab.
Achab n'aime rien tant qu'à répéter "Crois en toi-même," à défaut de croire en Dieu mais aussi à défaut de croire aux autres. Il préfère forger lui-même sa lance, faire ses propres instruments. On n'est pas très loin du "Trust no One" (Ne faites confiance à personne).
"La vérité est sans limite": pour Achab, la baleine blanche est comme un mur qui empêche l'homme de voir au-delà, la vérité ultime. Derrière, "il y a quelque chose d'inconnu et qui raisonne." Le Syndicat? Les colons extraterrestres?
Achab veut savoir, conquérir cette connaissance, qui telle le fruit de l'arbre défendu, confère l'immortalité. Et il est prêt à tout sacrifier pour l'obtenir.
Il quitte sa famille, sa jeune femme. Sa jambe de bois devient "sa compagne de lit" à l'instar de Mulder qui, tout à sa quête ne fréquente même plus son lit, lui préférant le canapé du salon, toujours prêt à partir au quart de tour.
Achab s'isole de son équipage, se méfie des élans du cœur comme de la peste. Il fuit l'humanité en poursuivant son monstre dont au final, on se demande s'il n’est pas davantage en lui-même que sous les flots de la mer de Chine.
A l'occasion, il est capable de présenter une image sociale plus rassurante, mais pris dans son tourbillon obsessionnel, il s'emporte et plus personne ne semble exister sur son chemin, ni son lieutenant fidèle, ni le très jeune Pip devenu fou plus ou moins par la faute d'Achab. Il n'a d'yeux que pour Moby Dick, sa baleine blanche, qu'il hait presque d'amour.

Il y a des ressemblances quoique ce n'est pas exactement le portrait de Mulder, mais ce qu'il serait devenu sans Scully, sa Starbuck. Une version moderne et féminine de Starbuck qui aura réussi la synthèse de s'engager dans la quête tout en restant dans l'humanité. David Duchovny a d'ailleurs dit à propos de Mulder que Scully était son "certificat d’humanité."

Faut-il alors lire Aux Frontières du Réel comme un deuxième Moby Dick qui aurait peut-être pu préserver le caractère sacré de la quête (rôle d'Achab) et y survivre (rôle d'un Starbuck qui saurait devenir l'égal d’Achab)?

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