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Les scénaristes Glen Morgan et James Wong de la série Aux Frontières du Réel sont des spécialistes des messages personnels laissés à l’écran. Leur message le plus célèbre est "Adieu, ce fut un plaisir de travailler avec vous" écrit à la fin de l'épisode La Main de l’enfer sur le tableau noir d'une salle de classe. Dans le scénario de l'épisode, ce message s'adresse à Fox Mulder et Dana Scully et a été écrit par le démon Azazel (un démon serpent) qui avait temporairement pris l'identité de la remplaçante Phyllis Paddock ("Paddock" signifie aussi "crapaud" en ancien anglais). Le démon invoqué par des lycéens de manière involontaire pour impressionner des filles était surtout venu dans cette petite ville du New Hampshire (Milford Haven) composée de satanistes pour les punir de leur laxisme dans la pratique de leur religion. Le démon tue plusieurs membres de la communauté pour s'assurer que ses fidèles pratiqueront de nouveau le Satanisme avec ferveur puis s'en repart comme si de rien n'était, sans avoir été inquiété par Mulder et Scully, pourtant enquêteurs chevronnés dans le domaine du paranormal; dans ce contexte, la phrase apparaît donc un peu moqueuse et sous-entend "j'ai fait tout ce que j'avais à faire, j'ai tué plusieurs fois sous votre nez et vous ne m'avez pas attrapé, et lorsque vous m'avez soupçonné, j'étais déjà loin; je suis plus fort que vous et si nous nous recroisons, je gagnerai encore très certainement."

James Wong Scénariste

Le scénariste James Wong.

Mais d'une manière beaucoup plus pragmatique, la phrase inscrite sur le tableau est tout simplement un message personnel adressé par Morgan et Wong à l'ensemble des équipes techniques (monteurs, maquilleurs, décorateurs) mais aussi artistiques (réalisateurs, autres scénaristes et plus particulièrement Chris Carter, ainsi que les acteurs principaux, Gillian Anderson et David Duchovny. Ils le lisent en premier puis la caméra recule pour indiquer que le message s'adresse aussi à tout un ensemble de personnes; c'est un message émouvant pour les équipes qui les ont côtoyés sur la série mais aussi très ingénieux dans le cadre de cet épisode qui contient beaucoup d'autres références, comme le nom du lycée Crowley inspiré du célèbre sataniste Alistair Crowley.

En effet, cet épisode devait être le dernier écrit pour la série par le tandem qui avait fait une si forte impression à Fox grâce à leur excellent travail et leurs épisodes cultes comme Compressions, Projet Arctique et Le Retour de Tooms que les dirigeants de la chaîne avaient décidé de leur donner carte blanche pour qu'ils créent leur propre série. Ils n’étaient pas enchantés d'abandonner Chris Carter pour voler de leurs propres ailes, mais ne pouvaient pas refuser une telle promotion. Carter l'a bien compris, d'autant qu'il fut le premier à les féliciter et trouvait que leur confier leur propre projet était amplement mérité.

Glen Morgan Scénariste

Le scénariste Glen Morgan.

Glen Morgan et James Wong ont donc quitté aux deux tiers de la saison 2 après deux ans de loyaux services où ils ont permis à la série de Carter devenir une série culte. Leur propre série s’intitulera Space Above and Beyond, une série de science-fiction très ambitieuse nettement au-dessus de ce que proposait la télévision à cette époque en se concentrant sur un groupe de pilotes de l'espace. Pendant ce temps, Carter recrute d'autres scénaristes dont Darin Morgan (le frère de Glen Morgan) qui avait signé le scénario de Faux Frères siamois vers la fin de la saison 2 et s'était glissé dans le costume étroit de l'homme-douve dans L’Hôte en tout début de deuxième saison.

Pour Chris Carter, tout va bien puisque la saison 3 d'Aux Frontières du Réel connaît un succès dans le monde entier et les fans apprécient les récréations que constituent les épisodes plus légers concoctés par Darin Morgan; par contre, pour le duo Morgan et Wong, c'est la catastrophe car, même si les critiques sont élogieuses envers leur création, le public ne suit pas et c'est l'audience qui fixe le prix de la publicité (d'autant plus que la série coûte cher à produire et que la chaîne attend d'excellents résultats) et décide de la survie d'une série. En fin de première saison, le couperet tombe et Fox annule Space Above and Beyond.

Le duo se retrouve au chômage et leur premier essai à la création d'une série se solde par une annulation après seulement une saison. Ils sont abattus mais pas pour longtemps, car Chris Carter décide de les relancer en les embauchant comme scénaristes pour la saison 4 de sa série. Ils se mettent au travail et cherchent à démontrer leur talent aux producteur pour prouver que l'échec de Space Above and Beyond n'est qu'un accident de parcours et qu'ils méritent amplement cette seconde chance.

Cette thématique de la seconde chance parsème donc les 4 épisodes qu'ils ont décidé de produire pour la saison 4 et revient comme un message subliminal à l'adresse de tous les producteurs susceptibles de se trouver sur leur route et seraient éventuellement échaudés par l'échec de leur série déchue.

La Meute

La Meute Mulder Mère Peacock
C'est le réalisateur Kim Manners qui avait signé l'épisode de leurs adieux durant la saison 2 et c'est également lui qui signe l'épisode de leur retour en ce début de saison 4 (tel un clin d'oeil du destin) comme pour signifier aux scénaristes "bon retour chez vous, ce sont les mêmes personnes que vous avez quitté qui vous accueillent de nouveau pour vous souhaiter la bienvenue." Pour le premier épisode du paranormal de la saison, ils décident de frapper fort avec la censure en concoctant l'épisode le plus violent et le plus dérangeant de toute l'histoire de la série (et ce titre honorifique ne lui sera jamais retiré): une histoire de famille dégénérée qui s'inspire directement des monstres de La Colline a des yeux de Wes Craven mais aussi des bouchers-cannibales de Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper. Cette famille (les Peacock) qui se replie sur elle-même au point de ne se reproduire qu'entre eux a fini par régresser jusqu'au stade animal à cause des problèmes génétiques que ce mode de reproduction autarcique finit par causer et se révèle atteinte de nombreuses difformités physiques. Les Peacock sont donc difformes et se comportent comme des bêtes mais n'ennuient personne puisqu'ils se nourrissent uniquement de leur récolte et de leur élevage; ils n'interfèrent jamais avec la vie de leurs concitoyens de Home en pleine campagne pennsylvanienne. Ce qui pousse Mulder et Scully a s'intéresser à eux est qu'un bébé complètement difforme est retrouvé enterré non loin de leur ferme par un groupe d'enfants qui jouait au baseball. Morgan et Wong en profitent dès le début de l'épisode pour planter le décor et multiplier les clins d'oeil à leur retour: le village s'appelle Home (maison), le premier plan post-générique montre une maison schématique en bois qui sert de départ et d'arrivée à tous les joueurs d'une équipe qui doivent faire un tour complet du terrain (en une fois cela s'appelle un homerun) et revenir à ce point. Le message est clair, en revenant travailler sur Aux Frontières du Réel, Morgan et Wong sont chez eux. Peu importe que cet épisode soit ultraviolent (Fox ne le diffusera qu'une seule fois et s'abstiendra lors des rediffusions ultérieures), "chez soi on fait ce qu'on veut" comme le dit la mère Peacock à Mulder et Scully. Morgan et Wong se comportent un peu comme des enfants gâtés mais décident de mettre absolument tout ce qu'ils ont dans les 4 épisodes de la saison qu'ils ont l'intention de présenter aux producteurs comme des cartes de visite pour des projets futurs.

À la fin de l'épisode, deux des membres de la famille Peacock sont décimés (un peu comme les scénaristes après l'annulation de leur série) mais les deux survivants (là aussi un clin d'oeil au duo) décident de partir ailleurs et recommencer à zéro, parce qu'ils ont ça dans les gènes. Le message est limpide et les producteurs n'ont qu’à bien se tenir car Morgan et Wong sont de retour et méritent leur seconde chance.

Le Pré où je suis mort

Après la violence de La Meute (extrême pour la télévision américaine), Morgan et Wong démontrent dans ce nouveau sésame pour la rédemption scénaristique qu'ils peuvent aussi faire preuve de retenue et de poésie en concoctant cet épisode tout en fausse lenteur et en contemplation durant lequel Mulder va être confronté à une jeune femme qui était vraisemblablement sa femme dans une vie antérieure où il était soldat durant la Guerre de Sécession. Cet épisode s'inspire de la secte de Waco et de son gourou David Koresh pour le cadre (même le suicide collectif à la fin de l'épisode est inspiré par cette affaire), et de la réincarnation pour le coté paranormal.

La seconde chance si chère au duo se manifeste ici en tout début et en toute fin d'épisode lorsque Mulder se tient debout au milieu du champ qui l'a vraisemblablement vu mourir (d'où le titre de l'épisode) durant la guerre de sécession et qu'il prononce un monologue en tenant les photos de lui (sous l'identité de Sullivan Biedell) et de sa bien aimé de l'époque (interprétée par Melissa Riedel), la femme du gourou que les agents étaient venus arrêter, et qu'il prononce les mots "J'ai prié pour une seconde chance avec une telle ferveur." (tirée du poeme "Paracelsus" de Robert Browning). Cette phrase fait évidemment écho aux prières des deux scénaristes qui se feront encore entendre durant les 2 épisodes qu'ils signeront pour la série avant de s'envoler pour une carrière cinématographique.

L'Homme à la cigarette

Une fois de plus, l'épisode est atypique et Morgan et Wong n'ont pas l'intention de livrer des épisodes classiques mais bel et bien d'emmener la série dans des endroits qu'elle n'avait pas encore exploré. Le titre de l'épisode en version originale anglaise, soit "Musings of a Cigarette-Smoking Man" ou "Rêveries de Fumeur," laisse place à de nombreux niveaux de lectures. En effet, le titre français fait penser qu'il s'agit d'une biographie officielle du Fumeur alors que le titre original parle de rêveries, ce qui colle davantage à l'épisode qui raconte, rappelons-le, l'histoire de Melvin Frohike qui croit avoir découvert l'histoire du Fumeur dans une parution bas de gamme, Roman à clef, où l'homme aurait écrit sa propre vie pour donner corps au héros de son roman Jack Colquitt.

Épisode L'Homme à la Cigarette Arme Fenêtre Le Fumeur CGB Spender
Nous revenons alors en arrière où tout ce qui nous est montré n'est que le contenu du livre apparemment écrit par l’homme et où son personnage principal prend ses propres traits. On y découvre un Fumeur aux aspirations artistiques qui démissionne de son poste pour être auteur à plein temps puis se ravise lorsqu'il s'aperçoit que les éditeurs n'ont pas respecté son travail et en ont changé la fin (d'autant que le tenancier du kiosque lui dit que cette parution, Roman a clef, est minable). On assiste alors à une scène hommage au film Forrest Gump de Robert Zemeckis; on ne peut s'empêcher de penser que ce film a eu beaucoup d'impact sur les scénaristes et que la clef de l'épisode s'y trouve peut-être. Car dans le film de Zemeckis, tout fait penser que le récit de Gump est un conte ou une fable jusqu'à ce qu'on découvre que tout était absolument vrai: l'homme à la cigarette serait donc comme Forrest Gump et aurait vécu tout ce qu'il raconte dans son manuscrit; les "rêveries" du titre ne feraient référence qu'à ses aspirations d'auteur à succès et à ses rêves de gloire et de paillette où pour une fois, il serait devant les projecteurs et non en coulisses à tirer les ficelles. Sans oublier le fait que le tueur-fumeur de cet épisode semble avoir été grandement inspiré par un authentique tueur de la CIA, E. Howard Hunt, dont l'implication dans le scandale du Watergate (matricielle dans l'inspiration de Chris Carter) est avérée, qui aurait aussi été mélé à l'assassinat de JFK (comme le Fumeur dans cet episode) et s'est reconverti en écrivain de romans d'espionnage (avec un héros récurrent nommé Jack Novak, patronyme très proche du Jack Colquitt personnifiant le Fumeur dans son manuscrit) et dont certaines rumeurs prétendent qu'ils s'inspirent des propres méfaits de l'auteur.

La seconde chance arrive ici par l'intermédiaire de l'homme à la cigarette, mais comment aurait-il pu en être autrement? Si il y a un personnage de la série auquel on ne penserait pas accorder de seconde chance, c'est bien le Fumeur, le Dark Vador d’Aux Frontières du Réel, et pourtant, c'est lui qui la réclame a travers le titre de son manuscrit qui s’intitule "Take a chance" ("Tente ta chance") dans un premier temps (pour son premier jet) puis "Second chance" ("Seconde chance") lorsque le Fumeur en parle à son éditeur puis découvre son histoire publiée dans Roman à clef. Ce que les scénaristes veulent dire en parlant des rêveries artistiques du Fumeur, c'est que tout le monde a droit à une seconde chance, même lui, alors eux aussi et à plus forte raison (car ils ne sont pas des monstres comme lui). C'est pour cette raison qu'ils ont choisi de faire cet épisode exceptionnel centré sur le Fumeur à qui on ne peut rien pardonner et qui se révèle pourtant un être humain comme tout le monde. Ils enfoncent encore plus le clou en signant cet épisode séparément: l'un au scénario en solitaire (Glen Morgan) et l'autre à la réalisation (James Wong), comme pour dire qu'ils ne sont pas indissociables (on peu les embaucher séparément) mais qu'ils sont complémentaires (leur talent se révèle lorsqu'ils travaillent ensemble) et multidisciplinaires puisqu'ils peuvent passer à la réalisation et sont donc plus que de simples scénaristes. Pour appuyer cet effet de pluralité, ils choisissent de s'atteler à la réalisation (du moins pour Wong) d'un épisode qui comporte de nombreux retours en arrière ainsi que des références visuelles et narratives, et la reconstitution d'une période historique récente de l'Amérique dont plusieurs événements que tous les Américains connaissent dont l'assassinat de JFK ou de Martin Luther King, avec des passages en noir et blanc, ce qui comporte de nombreux pièges, et que malgré tout ils s'en sortent et livrent un épisode atypique mais réjouissant.

Plus Jamais

Plus Jamais Edward Jerse Dana Scully Bar
Pour leur dernier épisode au sein de l'équipe d’Aux Frontières du Réel, Morgan et Wong décident de faire un clin d'oeil à la situation dès le titre, Plus Jamais, car en effet, comme l'indique le titre de l'épisode, ils n'écriront plus jamais pour la série. Ils veulent donc boucler la boucle en faisant participer Jodie Foster (celle qui a inspiré le personnage de Scully grâce à sa performance dans Le Silence des Agneaux en tant que voix d'un tatouage qui pousse son propriétaire au crime et met Scully aux prises avec un prédateur (comme à la fin de Compressions, le premier épisode qu'ils ont signé pour le série) mais aussi en lui faisant passer du bon temps, ce qui est une première. Plus jamais est aussi un épisode atypique car c'est Scully qui mène l'enquête tandis que Mulder est en pèlerinage à Graceland, la villa d'Elvis Presley. Il y a de nombreux clins d'oeil dans cet épisode comme la métaphore du tatouage qui nous colle à la peau et reflète ce que nous sommes (le tatoueur dit d'ailleurs: "on a le tatouage qu'on mérite"). Edward Jerse décide de se faire tatouer une pin-up (Betty Paige) sur le bras avec l'inscription "plus jamais" après que le divorce d'avec sa femme ait été prononcé. On ne peut s'empêcher d'y voir un rapprochement avec l'annulation de leur série (un divorce télévisuel) qui les a marqués au point de vouloir écrire (tatouer, car les épisodes resteront) 4 épisodes qui reflètent leur état émotionnel au moment précis où ils les ont écrits. Scully se fait tatouer un ourobourous dans le dos, ce serpent qui se mort la queue qui est aussi le symbole de Millénium (l'autre série de Carter) et renvoie directement à leurs projets immédiats "si vous voulez encore voir de quoi nous sommes capables, regardez Millénium" (Carter leur a donné carte blanche pour la saison 2 de son autre projet car il était trop occupé avec le film Combattre le Futur ainsi que la saison 5 qui devait précéder l'intrigue du film.

Dans cet épisode, la thématique de la seconde chance est exprimée par Ed Jerse, un jeune père fraîchement divorcé (il a subi l'échec) et qui aimerait bien qu'on lui donne une autre chance. Scully est prête à tenter le coup, mais il prononce ces mots après avoir été viré de son emploi suite à son coup d'éclat dans le bureau de sa collègue: Jerse appelle sa patronne et réclame "une seconde chance." L'allusion est encore plus nette puisque Ed Jerse, comme Morgan et Wong, s'est fait renvoyer.

Glen Morgan et James Wong désirent donc que les producteurs leur donnent une seconde chance, soit pour créer leur propre série, soit dans le cinéma, car les 4 tatouages qu'ils trimballent avec eux (La Meute, Le Pré où je suis mort, L'Homme à la cigarette et Plus Jamais) sont la preuve de leur talent où ils peuvent être tour à tour violents, poétiques, référentiels ou originaux, scénaristes ou réalisateurs, seuls ou en duo, ils sont indispensables et méritent une seconde chance.

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